« I never heard a sound without enjoying it. The only problem with sound is music » John Cage
Lorsque John Cage dit : « Je n’ai jamais écouté un son sans l’aimer. Le seul problème avec les sons, c’est la musique » moi j’entends « je n’ai jamais regardé un enfant sans être ému. Le problème avec les enfants, c’est qu’ils grandissent ». Ce qui nous émeut chez l’enfant, c’est son innocence, et notre innocence perdue ; or, les sons sont innocents, la musique c’est comme des sons devenus adultes : ils ont grandi, ils sont compromis, dans des tas d’histoires…
La démarche de la compagnie Décor Sonore n’est pas spécifiquement orientée « jeune public », mais délibérément et nécessairement « tout public », puisqu’elle travaille surtout dans l’espace public ; C’est donc plutôt un public intergénérationnel, avec des accès gratuits et des jauges illimitées. Mais il se trouve que la dernière création, Chiche ?! – dont l’ambition initiale était d’explorer et donner à entendre le paysage sonore et le déjà-là urbain sans recourir à aucune énergie électrique (dans un esprit évidemment radicalement écologique) –, cette création, donc, a fait apparaître des qualités particulières susceptibles d’attiser la curiosité, voire de captiver des enfants très jeunes.
J’ai gardé de la petite enfance un rapport spécial aux sons, c’est à dire une curiosité universelle et une absence de hiérarchie entre bruits, sons et musiques.
Ce sont les adultes (et mes parents en première ligne, mais aussi les enseignants, la radio, etc.) qui se sont employés à me faire sacraliser la musique, surtout la musique classique, tout le reste du monde sonore étant considéré comme du bruit ou à la rigueur des signaux (animaux, cloches, sirènes…). C’est cette « culture des notes » qui plus tard me serait précieuse pour composer et arranger des musiques de scène, de pièces radiophoniques ou de films, à combiner des motifs, des thèmes, à les harmoniser et les orchestrer
Pourtant je n’ai jamais cessé de m’intéresser aux bruits, et parfois à les préférer à la musique ; c’est peut-être une des raisons pour lesquelles, parmi les nombreux instruments de musique que j’ai fréquentés, je me suis orienté professionnellement vers les percussions et la batterie, instruments spécifiquement destinés à façonner et organiser les bruits.
C’est certainement aussi ce goût pour le bruit qui m’a fait pratiquer les techniques d’enregistrement et la composition électroacoustiques, qui libèrent des règles classiques et des « musiques de notes ».
Et c’est en me demandant comment, alors que j’avais été imprégné depuis mon enfance de tant de musiques tonales, de comptines et de berceuses diatoniques, de marches militaires et de chansons de variétés, comment je pouvais être autant ému et passionné par des musiques si différentes, qu’elles soient d’autres cultures ou fabriquées avec des sonorités si peu « mélodieuses » ou selon d’autres principes, comme la musique concrète par exemple.
C’est en devenant papa que j’ai commencé à comprendre, et ma fille a été mon principal et meilleur professeur :
j’ai beaucoup observé ma petite fille écouter. Bien sûr je lui ai chanté des comptines (et au passage j’ai été surpris de leur trouver d’étranges similitudes avec des musiques militaires), et elle a eu l’occasion d’entendre de nombreuses musiques, enregistrées ou en concert
Mais ces moments « musicaux » étaient en fait des exceptions si on les compare avec tout ce qu’elle avait commencé à écouter avec énormément d’attention, de curiosité, d’intelligence, depuis même avant sa naissance.
Pour le nouveau-né et le bébé, toute sa représentation du monde extérieur est essentiellement acousmatique : ce n’est que très progressivement que la vue va se développer au cours des deux premières années, pendant lesquelles les sons de la vie, de l’environnement, tout ce « paysage sonore » est perçu en permanence, jour et nuit. C’est une quantité fabuleuse d’informations, qui s’associent aux autres sens, aux odeurs, au toucher, à des moments, des affects, des objets, des êtres vivants…
Par la suite, vers l’âge de 3 ans (qui est aussi celui où l’on va à l’école), l’ouïe reste encore une stimulation puissante pour l’enfant, mais la vue commence à être très mobilisée par le jeu, le dessin, les écrans etc., et va devenir le canal d’information principal avec l’apprentissage de la lecture.
Pour autant l’ouïe ne se repose pas, elle fonctionne encore activement mais de façon beaucoup moins consciente : nous continuons à engranger des informations sonores tout au long de notre vie (paroles, mais aussi, scènes, objets ou « personnages » sonores), de sorte que nous avons une immense culture sonore, mais presque intégralement enfouie dans notre inconscient.
C’est avec cette révélation que j’ai commencé à comprendre la valeur que j’attribuais aux sons, et à écouter mon environnement avec de plus en plus d’intérêt – je dirais même d’admiration. Le paysage sonore, si on l’écoute avec la même attention qu’une symphonie, n’est pas si chaotique que ça. On commence à établir des relations entre des hauteurs, des occurrences et des récurrences, et peu à peu quelque chose s’organise qui s’apparente à de la musique, mais en beaucoup moins banal, moins prévisible, moins reproductible.
C’est ainsi que, pour que la musique soit beaucoup moins prévisible, j’ai commencé à la concevoir dans des formes vivantes, de plus en plus directes, et avec des objets du quotidien qui ne sont pas conçus comme des instruments de musique mais qui ont des propriété acoustiques intéressantes – à condition d’arriver à les faire entendre
Les objets domestiques sont souvent de bons corps sonores, mais l’espace public, lui, est non seulement plein de paires d’oreilles curieuses, mais aussi plein d’objets inattendus et de paysages sonores déjà-là !
L’objet sonore a un immense avantage sur l’instrument de musique, qui a évolué lentement, en même temps qu’une certaine forme de musique : il n’obéit pas aux échelles de hauteur traditionnelles, et ne ramène pas systématiquement à la reproduction de formes déjà connues. Par ailleurs il porte l’attention plutôt sur le timbre, la couleur du bruit par exemple. L’autre avantage est qu’il ne se livre pas facilement ; il faut donc à chaque fois trouver le procédé acoustique pour le donner à entendre et inventer la technique, le bon geste pour en jouer. Or, si cette phase ne se présente pas comme un geste technique mais comme un jeu, si elle est assumée et correctement mise en scène, elle peut être littéralement fascinante pour l’enfant, qui se prend au jeu, observe et se questionne activement sur les règles de ce jeu, dont l’issue sera la découverte d’un nouveau son.
Créer est devenu pour moi autre chose que collectionner des notes et des sons pour les assembler : c’est plutôt réunir les conditions pour qu’un public s’éveille à des sensations auditives dont il ne se savait pas capable, et qu’il reparte avec une capacité, une liberté nouvelle, celle de continuer l’expérience au-delà du spectacle, dans sa propre vie.
L’important n’est donc pas de mettre l’audience – quelle que soit son âge ou sa culture – face à un chef-d’œuvre formel et définitif, mais plutôt de faire vivre et vibrer quelque chose qui sonne juste et qui concerne l’auditoire.
Chaque expérience étant unique et non reproductible, elle se prête mal ou pas du tout à la reproduction mécanique, qui est la condition actuelle de la consommation de masse. C’est peut-être en ce sens que c’est aussi un projet politique, puisqu’il est très difficilement voire pas du tout récupérable par le Capital, du moins jusqu’à présent – car, selon Marx, le Capital est capable de tout récupérer – et, même si elle n’est que temporaire, je me réjouis de cette non-reproductibilité.
Michel Risse
6 octobre 2026, Rencontres Nationales de la création musicale jeune public


